Nous sommes en mars 2016. Il y a un an, presque jour pour jour, j'entendais à la radio, vers 6h du matin - ma collègue allemande en face de moi, puisque c'était le dernier jour de l'échange - l'annonce de la suppression des classes bilangues.

Ce n'était que la face émergée de l'iceberg. Car la réforme du collège a révélé depuis à quel point elle était néfaste, non seulement à l'enseignement de l'allemand, mais à l'enseignement secondaire tout court.

Que de jours de grève, d'heures syndicales, de manifs, de mails, de pétitions signées depuis, et que dalle!

Les IPR (et encore, même pas tous!) se veulent rassurants, font de la calinothérapie, ils essaient de nous endormir en proclamant que ça aurait pu être pire encore, que finalement on a réussi à sauver ici ou là quelques classes bilangues, qu'en définitive, le latin n'est pas totalement supprimé, etc...

Le niveau de nos élèves, c'est déjà pas la gloire, mais là, si Collège2016 se met en oeuvre, on aura d'ici quelques années de jeunes adultes aux compétences limitées et aux connaissances indigentes. Des bons ptits gars soumis, des pauv' filles sans ambition, et qui n'auront pas les outils intellectuels nécessaires à une analyse critique de la société.

Revenons à l'allemand:

Des délégations de parents, enseignants sont reçues dans les officines du pouvoir académique, mais ne rencontrent que mépris, on les reprend sur des éléments de langage (ils adorent ça les messieurs-dames en costume des IA et rectorats) au lieu de répondre à leurs interrogations. Cette mauvaise foi est affligeante et insupportable.  

Y'en a marre!

[Je n'ose même pas écrire certains mots-clefs recencés par mon hébergeur pour les gens qui atterrissent ici et qui en disent pourtant long sur l'écoeurement et le ras-le-bol des collègues !]

Alors la question est : que peut-on faire?

- Certains évoquent la rétention des notes ou le boycott des examens: personnellement je suis contre. On passerait pour les méchants.

- D'autres évoquent encore l'idée de s'inspirer des actions choc type taxis et paysans. Je serais assez partante, mais on n'a pas de tracteurs et avec nos clio de 2002 ou nos 307 de 2003, qu'est-ce que tu veux qu'on bloque? L'accès au rectorat? Tout le monde s'en fout. La rocade pendant deux heures? Ca changera pas tellement du quotidien.

- La bagarre pro/ contre collège2016 serait à intensifier sur le net. Mais cela n'a aucun impact: c'est toujours les 20 mêmes profils twitter ou facebook qui vocifèrent. D'ailleurs, j'ai démasqué l'un des "pro-collège2016". J'ai été collègue de sa femme, il y a quelques années. Lui n'a pas vu un élève depuis 20 ans, et sa femme incitait les élèves à la tutoyer pendant les cours, faisait de la démagogie à tour de bras et se barrait en cure pendant 3 mois après avoir mis le wye complet au collège: top pour les collègues! Je hais ces démagogos qui ne cherchent qu'à se faire aimer (allô tonton Freud?) alors qu'ils devraient enseigner.

- Faire des réunions avec les parents? Le problème, c'est que les chefs d'établissement court-circuitent les initiatives et passent de la pommade, rassurent, endorment... Localement, ça peut marcher, mais bon, vu le temps que ça prend pour réagir, cette option est grillée.

- Les actions de l'ADEAF (association de défense de l'enseignement de l'allemand en France) sont louables et ont sans doute permis de sauver ici ou là, quelques classes bilangues. Mais le butin est maigre et n'est pas à la hauteur des enjeux. Et il est bon de rapeller que ces nouvelles classes bilangues n'en sont pas vraiment. Les horaires en sont réduits comme peau de chagrin.

- Localement, on nous englue dans les formations (chiantes, infantilisantes, indignes!) lors desquelles on nous enjoint de pondre des recettes miracles aux quadratures du cercle de cette réforme inepte.

Qu'est-ce qu'il nous reste comme moyen de pression?

Franchement, il y a quelques temps, je ne savais pas. Mais j'ai croisé ces derniers jours, des personnes avisées. Le pouvoir craint la jeunesse. Ce qu'il faut mettre en branle, ce ne sont pas les syndicats (la plupart sont mous du genou), ni les fédés de parents (localement, je suis déçue: ils ont refusé de relayer nos messages d'alerte), ni la presse nationale (France Inter devient maître coq pour ce qui est de servir la soupe au gouvernement, ça me fait mal au bide, mais j'ai décidé de boycotter cette antenne qui relaie des propos inacceptables...). Sans doute y a-t-il des raisons que l'on peut entendre pour expliquer la frilosité des syndicats, parents, assos, à agir ou réagir plus activement. La machine à mensonges du ministère,  usine de Comm' très au point, est un outil redoutable, notamment. 

[Petit intermède historique: un vieux monsieur de ma connaissance, pas un rigolo, un FFI qui a refusé de rendre son arme en 45 et qui était en délicatesse avec la justice du coup pendant quelques années,  a déchiré sa carte du PCF et quitté à grand fracas sa section syndicale en 1968  pour deux raisons: les événements de Prague et la frilosité des syndicats qui n'ont au fond pas suivi les jeunes,  par peur de perdre  leur mini parcelle de pouvoir, la même peur qui les étreint encore aujourd'hui et qui leur fait accomplir les gestes les plus laids pour préserver tous les râteliers où ils picorent.]

Il faut peut-être jouer la carte des jeunes et rencontrer dans les plus brefs délais les associations lycéennes et étudiantes. Pour les fréquenter un peu, ils ignorent presque tout de cette réforme du collège. J'en ai recontrés quelques uns très récemment, et j'ai été ravie d'échanger avec eux, ils écoutent, font preuve d'une capacité d'analyse mordante et  posent les questions qui fâchent. Ils ont parfaitement conscience du danger d'un verrouillage de leurs actions par les appareils.

J'invite tous les collègues fermement opposés à la réforme du collège à prendre contact avec les lycéens ou étudiants (élus ou pas, certains malheureusement sont déjà siphonnés de leurs nobles intentions par les basses tractations et autres petites affaires obscures que l'on conclut entre amis) à proximité pour leur expliquer que le mépris et la condescendance dont ils font l'objet actuellement, dans un autre combat, qu'ils mènent dignement, est la réplique exacte de ce que nous endurons face à cette infamie de la réforme du collège.

Salut et fraternité!