Non mais oh!

          J'aimerais bien être un peu solennelle, mais le débat sur la réforme du collège atteint des sommets de mauvaise foi.

        Puisqu'on n'a rien retenu d'autre de l'anaphore présidentielle que ces deux mots, c'est bien le signe que ce qui n'était pas que stylistique s'écrase dans l'exercice du pouvoir.

        Le moi président n'était que fable.

Alors, moi citoyenne, prof de terrain, je décrypte. On a le droit de ne pas être d'accord, mais à ce moment-là, il faut le dire avec des arguments:

1) Qui va faire les cours de langue en primaire? Dans certains cas, des profs des écoles bien formés, c'est sûr et je le reconnais volontiers. Mais dans beaucoup d'autres cas, des gens peu formés qui en plus n'en ont pas envie. Un collègue formé en espagnol est obligé de faire de l'anglais: il reconnaît lui-même qu'il n'est pas à la hauteur. Tant pis pour les élèves. L'administration centrale est contente : ça rentre dans les cases.

2) On parle beaucoup du latin/grec, de classes bilangues et euro, sans jamais parler des autres options proposées au collège et qui sautent aussi avec la réforme: l'option découverte pro 3ème, où les élèves en grande difficulté étaient pris en charge en petits groupes de 10/15 élèves, Sans cette option, la plupart de ces élèves finirait sans doute à la mission locale d'insertion. Pas top à 15 ou 16 ans de se prendre ça dans la gueule, d'atterir là où vont tous ceux qui n'ont rien. Vraiment, cette option sentait l'élitisme petit-bourgeois!

3) La réforme telle qu'elle est prévue sera mise en place simultanément sur les 4 niveaux du collège, 6ème, 5ème, 4ème, 3ème: donc les élèves qui commenceront l'option latin en 5ème l'an prochain, une classe euro ne pourront poursuivre que dans les EPI. C'est comme une loi rétroactive dont la dernière fut cosignée Laval - Pétain en 1943. Quelle référence glorieuse!

4) Les Lumières sont sauvées, on s'en réjouit.

5) Intox/ désintox sur les classes bilangues: elles ne seront maintenues que là où il y a un enseignement bilangue continu du CP au CM2, c'est-à-dire deux ou trois collèges par-ci par là en dehors des zones frontalières. Quelle leçon d'égalitarisme face à la discontinuité des territoires! Bravo. Kudo!

6) Les élèves voulant faire de l'allemand pourront toujours le prendre en LV2: mais au cours de leur scolarité au collège, ils auront eu environ 300h de moins de cours d'allemand que mes élèves actuels. Quel progrès!

7) L'enseignement de la LV2 se fera à raison de 2h30 par semaine: c'est-à-dire, une semaine à 2h et une semaine à 3h. On connaît déjà à cause du mois de mai les semaines à 2h: c'est totalement improductif. Ca ne suffit pas pour apprendre une langue. C'est de l'escroquerie.

8) Les heures de soutien, appelées Aide individualisée: on sait depuis des années que ça coûte très cher et que ça sert à rien pour la plupart des bénéficiaires, car souvent c'est en classe entière ou avec des groupes trop importants, ou encore avec des élèves tellement largués qu'on sait pas quoi faire.  Faut arrêter les conneries à un moment. Que faire face à un élève qui ne parvient pas à retenir la table de 3? Mais c'est peut-être élitiste d'attendre d'un élève de collège qu'il connaisse sa table de 3.

9) Les EPI : on a déjà donné y'a une dizaine d'années avec les IDD. Même topo. Les vieux profs ont connu d'autres formules encore. C'est pipeau, juste sympa, à la rigueur. D'ailleurs même s'ils existent encore en théorie, j'aimerais qu'on me donne le nom d'un collège où c'est encore pratiqué. Chers parents: les epi seront une version plus moderne du collier de nouilles de notre enfance avec un intitulé ronflant! En plus vos enfants n'auront pas le choix. On les mettra où il y aura de la place, en faisant semblant de vous demander votre avis.

10) Le collège a besoin d'une réforme, c'est sûr et certain. Mais une réforme réellement ambitieuse au-delà des effets d'annonce. Si on veut que tous les élèves soient bons en langues, pourquoi ne généralise-t-on pas les classes bilangues au lieu de les supprimer? Pourquoi se refuse-t-on à reconnaître que l'enseignement de l'anglais ou autre langue en primaire n'est assuré que "si on a le temps": les collègues du primaire le disent eux-mêmes. Pourquoi ne propose-t-on aucune aide VRAIMENT individualisée à des élèves qui en auraient besoin. On avait un super projet de tutorat: arrêté faute de moyen.

11) Pourquoi?

C'est très simple: la réforme Collège2016 initiée par V. Peillon en réalité, c'est pour ça qu'il applaudit des deux mains, le philosophe frustré qui n'a jamais réussi à se faire une place à l'université - et que la pauvre Belkacem doit défendre - n'obéit qu'à une logique comptable. En gros, pour l'instant, dans 3 collèges, on paye 2 profs d'allemand (= 2 x 2000 €). Après on n'en paiera qu'un seul. Donc on réduit par deux les dépenses au moins pour les profs d'allemand. Pour l'instant, le nombre de postes au concours est encore élevé, mais au ministère c'est la direction de la prospective qui calcule le machin; et ils ont toujours deux ou trois ans de retard avec la réalité. Vous allez voir que d'ici à 2 ans, mais moi président s'en fout, il se sera barré : 2017! le nombre de postes en allemand va fondre. Et on s'attaquera aux petites facs, etc, etc...

12) Bref: cette réforme est une sombre daube, concoctée par des petits comptables qui pensent qu'à leur prime de dézingage, qui imaginent que les français sont assez cons pour avaler que c'est bien pour leurs gosses. Les arguments pro sont constuits sur mesure au fil des réactions négatives. Ca sent quand même bien l'argumentaire improvisé.

Je dis non!

NB: Les syndicats et assos qui sont pour cette réforme, vous pouvez vous asseoir sur les cotisations! Vous n'avez pas honte de contraindre des délégations locales à se désolidariser de votre discours dégoulinant d'obséquiosité à l'égard du pouvoir? A croire que c'est les petits fours du ministère qui dirigent votre pensée!